• Saint-Fond

La France avariée

Mis à jour : 18 déc. 2017

La France avait rendez-vous avec la Mort. La France, d’une seule voix, unie dans l’extase, a célébré, ces derniers jours, de la viande morte et, il faut bien le dire, faisandée depuis déjà quelques années. Le chant unanime vibrait tout à la glorification des dépouilles, érigées en étendard du bon goût français. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quelle dépouille, nous avions là, d’une pierre deux coups, celles de deux Héros nationaux : le premier, Héros des Lettres, le second, Héros des Arts. Impatients de louanger, les journaux se sont boursouflés d’hommages, les télévisions ont obstrué leurs programmes de flatteries et de génuflexions, dans un abrutissement général l’aveugle vénération a engorgé les images et les discours. On en redemande, alors on en ressert. Il faut pleurer dans les chaumières, il faut que pleurent les familles françaises, il faut que la Nation tout entière pleure. Mais que pleure-t-on, au juste ? Un fat et un bateleur.

Comment les évoquer au plus près ? Les yeux, voilà leur trait spécifique, celui relevé le plus souvent par leurs dévots. Ils portaient tous deux de beaux yeux, et ce n’était pas la moindre de leurs qualités. Mais, au-delà de ce portrait physique par lequel nous pourrions avoir déjà tout dit, ils avaient ceci en commun qu’ils eussent pu parler d’eux-mêmes à la troisième personne du singulier. On leur pardonne toutefois bien volontiers cette sympathique excentricité, car, entendez-vous ? ils étaient si remarquables. Un être de génie peut bien se permettre quelque douce fantaisie. En matière de génie justement, le tour du propriétaire s’exécute d’une traite : le premier n’a jamais su parler que de lui-même, et de façon si monomaniaque que même lorsqu’il faisait mine de se déprécier, personne ne le croyait ; quant au second, il n’aura jamais su se hisser au-dessus de l’intelligence d’une motocyclette. Or, cela aussi on leur pardonne, parce que, entendez-vous ? ils étaient des artistes de premier ordre, parce qu’ils incarnaient l’excellence française. L’angoisse a d’ailleurs immédiatement saisi la France entière : maintenant que ses deux derniers Héros ont disparu, que va devenir le pays de la culture ? Rien, personne, nul n’a la plume assez aigrelette et la voix assez assourdissante pour les remplacer. C’est la fin d’un monde.


Comme il est amusant d’assister à la transfiguration instantanée des êtres lorsqu’ils passent de vie à trépas ! D’infatués ils se révèlent piquants et alertes, d’infirmes d’esprit, profonds et sensibles. Car nous nous étions trompés sur leur compte depuis toutes ces années, ils n’étaient pas ce qu’ils paraissaient. Et pourtant, Dieu sait qu’ils paraissaient ! souvent, très souvent, à la télévision, tout le temps, ils n’avaient en somme d’existence que sur l’écran. Leur gloire fut cathodique. En toute logique, leur mort, elle aussi, est cathodique. Tant et si bien qu’elle offre au moins cet avantage : maintenant qu’ils vont disparaître des écrans, ils vont disparaître de nos vies.

Mais les bonnes gens ne disent pas du mal des personnes, n’est-ce pas ? Surtout pas de celles qui sont mortes. Car s’il y a bien une chose au monde qui mérite le respect, ce sont les morts. De leur vivant, nos deux Héros pouvaient bien être moqués, raillés, ridiculisés, n’importe ! morts, ils sont devenus des dieux. On ne les touche plus, sinon pour en prononcer l’éloge.

« Avez-vous déjà giflé un mort ? », se souvient-on du titre de cette chronique qu’Aragon publia dans Un cadavre, pamphlet commis par les surréalistes à l’occasion du deuil national décrété en l’honneur d’Anatole France ? Se souvient-on de cette phrase : « Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé » ? Oh mais on ne gifle plus les morts de nos jours ! On les caresse, on les adule. Gifle-t-on les dieux ? Enfin, dans le fond, que vaut-il mieux, un dieu mort ou un crétin vivant ?


Alors, oui, il y eut un temps, en France, un temps jadis, où l’on pleura la disparition d’un Descartes, d’un Napoléon, d’un Stendhal, d’un Pasteur, d’un Debussy… Il faut s’y faire, on a les héros que l’on peut. Chaque époque engendre les génies qu’elle mérite.

Célébrons donc dans l’allégresse l’écrivassier et le braillard. Et, puisque l’on entend lancer partout des « mercis » qui leur sont adressés, joignons-nous à ce concert de louanges en leur disant : merci d’être partis.

21 vues